La voix de la chanteuse russe Veronika Bulycheva : chanter et ne pas se taire

Publié le par Mathilde Bluedesk

(c) Pierre Orcel, 2019

 
'Tout pouvoir est triste' disait le philosophe Alain. 'Tout pouvoir est violence' poursuit le romancier québécois Gilles Lamer. La violence du pouvoir, la violence de l'orgueil, la violence de la toute puissance (illusion), c'est cette violence qui a guidé Poutine et le Kremlin dans une situation désormais inextricable, mortifère, sanglante, déprimante pour des millions d'Ukrainiens, certes, mais aussi des millions de Russes qui se trouvent ostracisés. 
 
Bien sûr, on pourrait pointer du doigt beaucoup d'incohérences : l'Europe qui donne des leçons de démocratie à la Russie n'a pas eu trop de problèmes à faire des affaires avec la Russie de Poutine. Elle a, dans l'ensemble, fermé les yeux sur la corruption extrême, sur les assassinats et les arrestations de journalistes, sur l'interdiction de manifestations quelque soit le motif, sur cette stupide loi de propagande lgbt qui stipule qu'il ne faut pas montrer un couple de femmes à la télévision au nom de la protection de la jeunesse etc. Voilà 15 ans facilement que la Russie devient une dictature fermée, mais les grandes multinationales n'y voyaient aucun problème jusque là. Après tout, elles faisaient des affaires aussi avec les pires régimes du Moyen-Orient ou du continent africain. Money is money. L'Europe a soutenu et continue de soutenir les régimes dictatoriaux d'Afrique Centrale. 
 
Bien sûr, on pourra aussi pointer du doigt le silence complice de fait d'une partie de la société russe, y compris dans la diaspora face aux actions criminelles. Ne dit-on pas : qui ne dit mot consent ? On ne peut pas passer sous silence la poutinophilie extrême d'une partie de la société française qui essaye de nous vendre que 'Poutine n'avait pas le choix' , 'regardez au Donbass', 'Oui mais l'Otan' et autres stupidités. Ceux qui fustigent l'Otan et son impérialisme n'ont jamais été très bavards sur l'impérialisme russe ou chinois. De même ceux qui pleurnichent sur la censure de Russia Today ici n'ont jamais eu le moindre mot pour la censure par Poutine de Novaia Gazeta ou de l'Echo de Moscou, les rares médias indépendants de Russie. Vous trouverez même des poutinolâtres qui adorent parler de souverainisme vous expliquer que l'Ukraine doit être neutre. Mais au nom de quoi ? Grattez un peu et vous verrez que l'Ukraine pro-russe ne les dérange pas mais que l'Ukraine pro-Union Européenne, c'est le diable, la fin de tout, la décadence. La neutralité en prend un coup. 
 
Dans le même temps, il n'est pas difficile de tomber, lors d'une discussion, sur une personne qui vous dira : 'Mais pour qui se prend Poutine ?'. Et à raison. Pour qui se prend ce monsieur, qui voudrait des gouvernements à sa botte dans les pays frontaliers ? Il est devenu un dirigeant solitaire, obsédé par le pouvoir, son propre pouvoir, le reflet de lui-même. Alors le peuple ukrainien se défend, se radicalise (sachant d'ailleurs qu'une partie l'était déjà, radicalisée, bien avant). Il a pris acte du cas de la Crimée, il a dit stop. Un peuple admirable qu'on ne peut pas réduire au commandement Azov. Il paraît que Poutine voulait sauver les russes du Donbass. C'est curieux, mais a t-il déjà songer à sauver les russes de Russie  ? Se soucie t-il des russes qui ont dû fuir la Russie pour des raisons politiques, et ils sont des milliers ? Se soucie t-il des conditions de vies de plus en plus compliquées de millions de ses concitoyens ? Faut-il répondre vraiment à cela ? 
 
On ne voit pas comment tout ça va finir. Les ukrainiens ne lâcheront rien. Le pouvoir russe non plus. Cela va t-il donner un conflit Israël-Palestine ? Ou enfin des négociations seront possibles de nation égale à nation égale ? 
 
Par son orgueil, Poutine oblige les gens à choisir des camps, ce qui relève du supplice mental. Cela impacte des millions de gens de par le monde. Il est grandement responsable de ce sentiment russophobe en nette accélération. On peut décrypter une phobie. Mais en aucun cas l'encourager. Ce sont des familles russo-ukrainiennes divisées, des couples qui se séparent, des amitiés rompues. On ne saurait encourager une russophobie qui s'exprime sans complexe. Qui atteint également les russes qui ont fui le régime de Poutine ! Ou les familles russo-ukrainiennes qui tiennent des restaurants ! La guerre et l'absurde font un grand ballet éprouvant.  Les peuples payent pendant que des prédateurs tout en haut de l'échelle sociale se gavent et se lavent les mains de tout cela. Comment lutter ? Peut-être avec l'art, l'art véritable, affranchi de la mainmise des pouvoirs. Cet art qualifié en France (pays de la culture !) de non-essentiel...
 
D'elle, le site Culture et Chanson admire son courage et sa solitude. De qui parlons-nous ? De Veronika Bulycheva. Une chanteuse russe établie en France depuis plusieurs années, réputée dans son domaine, surnommée avec tendresse la plus française des chanteuses russes. Assez solitaire, tant la censure et l'auto-censure se sont généralisées pour les artistes russes. A t-on seulement le droit de demander à des russes, artistes ou pas, de se renier ? Elle ne se renie pas et continue de chanter, seule ou dans le célèbre spectacle 'Urgence de Vous, du Gabon à la Russie' (créé en 2019), récemment présenté à la Péniche de Triel-sur-Seine et qui sera joué à Paris le 2 juin chez l'habitant, aux côtés du chanteur franco-gabonais Jann Halexander. Qu'elle soit seule en scène ou avec ses collègues, elle chante le vivre ensemble, une obsession pour elle, un principe que certains internautes vont même lui contester avec véhémence. La solitude de l'artiste dans cette ambiance morne est la même que la solitude du capitaine dans la tempête. Mais avec sa voix, avec son chant, avec sa langue russe, avec ses textes, Veronika Bulycheva prépare l'éclaircie. Elle ouvre d'autres possibles, d'autres espoirs. C'est énorme. Pourquoi les journalistes et les politiques devraient parler, les militaires tirer et les artistes se taire ? Alors elle ne se tait pas. On pense alors à la chanson écrite par Anne Sylvestre 'Je chante, excuse-moi', popularisée par Isabelle Aubret et Francesca Solleville. 
 

 

Elle donnera un concert de soutien le 29 mai à la Brasserie Chez Macha à Malakoff, en région parisienne, un lieu pourtant connu mais qui devra fermer, faute de clients. Les restaurants russes sont désertés, certains s'apprêtent à mettre la clé sous la porte. Un exemple concret de la russophobie. Si on ne dit pas stop à ce genre de sentiment, alors demain à qui le tour ? 
 

 

Quant à nous, on ne peut qu'espérer l'avènement d'une autre Russie, qui existe déjà, une autre Russie possible, pour espérer l'apaisement et la fin de cette russophobie ambiante. 
 
Mathilde
 
 
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